BERNARD MARIS "LE RENTIER DEVIENT LE PERSONNAGE IMPORTANT"... retour

Agrégé et docteur en économie, Bernard Maris est professeur à l'Université de Paris VIII après avoir enseigné, entre autres, aux Etats-Unis. En 1995, il s’est vu décerner le titre de "meilleur économiste de l’année" par un magazine spécialisé.

Pourtant, il ne croit ni que sa discipline puisse se parer du titre de science, ni aux idées en vogue sur les vertus du marché. Il ne cesse de les mettre en pièces dans ses livres* et dans les chroniques qu'il publie chaque semaine dans Charlie Hebdo sous la signature d’Onc’Bemard. Rencontre avec un iconoclaste.

Force Ouvrière Hebdo: Vous êtes économiste, universitaire reconnu, mais vous ne cessez de dire et d’écrire que la science économique n’existe pas. Cela peut sembler paradoxal. Pourriez-vous vous expliquer?

Bernard Maris: Je refuse à l’économie le statut de science positive qu’ont la chimie, la physique ou la biologie. II n’y a pas de lois en économie. Il n’y a pas de possibilité de prévoir, sauf sur les grands nombres, comme le font, par exemple, les compagnies d’assurances. On peut, par exemple, pronostiquer à peu près le nombre de morts l’an prochain sur les routes françaises. Ce que racontent les économistes, c’est en gros une théologie ou, si on est plus gentil, une idéologie. Il y a un côté religieux dans l’économie, un côté fataliste dans l'économie, un côté destin, un côté Saint-Esprit.

Il y a plusieurs catégories d’économistes. D’abord, ceux que j’appellerai les savants, les universitaires, au statut très particulier. Ils sont en effet chargés de former des gens. Ils sont dans leur tour d’ivoire. Ils usent d’un jargon incompréhensible, ils utilisent beaucoup de mathématiques. En quelque sorte, ils se font plaisir. En dessous, il y a une autre catégorie qui ignore complètement la vraie économie, ce qui n’est pas le cas de la première. C’est celle des "experts". Ceux qui vous racontent ce qui va se passer en Bourse ou sur un marché, ceux qui font des prévisions. Les deux catégories sont assez déconnectées, assez peu de membres de la première allant à la rencontre de la seconde.

FO Hebdo: Mais si l’économie n’est pas une science, si les prétendus experts ne savent pas de quoi ils parlent, tous les arguments invoqués pour justifier les politiques économiques en cours ne reposent sur rien. Respect des grands équilibres, refus du déficit budgétaire, désinflation compétitive, tout cela ne serait que du vent?

BM: Cela n’a pas de fondement théorique. On ne peut pas dire que le commerce accroît la richesse. Ce genre de loi, qui est admise par tout le monde, qui est considérée comme valable en tout temps et en tout lieu, n'est pas vraie. On ne peut pas dire qu’il y a une loi de l’offre et de la demande, que le marché est efficace, ou qu’augmenter les taux d’intérêt diminue la masse monétaire. Ou bien encore que l’offre et la demande conduisent à l'équilibre. C’est faux. Ou enfin que la spéculation serait bonne parce qu’elle conduirait à l’équilibre. C’est également faux. Il n’y a pas de grandes lois de ce genre.

FO Hebdo: Et la main invisible?

BM: Comme l’a dit un économiste qui a eu le prix Nobel, elle tâtonne, elle s’englue, elle ne sait pas ce qu’elle fait. Cette histoire de main invisible, qui est au cœur du libéralisme, selon laquelle tout irait mieux si on laissait faire, n’a pas de sens.

"UNE VIEILLE HISTOIRE"

FO Hebdo: Et que dire du théorème selon lequel les sacrifies d’aujourd’hui seraient les profits de demain et les emplois d’après demain?

BM: C’est idiot, c’est comique... sauf pour ceux qui sont au chômage! N'importe quel économiste sait que le chômage d’aujourd’hui crée les profits d'aujourd'hui, parce qu’il y a pression sur les salaires! L’économie n’est pas la science du marche, c’est la science du partage. C’est regarder le gâteau et voir qui en a un morceau et qui n’en a pas. Les économistes ont beaucoup réfléchi à toutes ces questions: le marché est-il efficace? Y a-t-il a une loi de l’offre et de la demande? Y a-t-il équilibre? Ils ont répondu non. On le sait depuis vingt ans.

FO Hebdo: Mais alors, pourquoi nous rabâche-t-on le contraire dans les journaux, à la radio et à la télévision?

BM: C’est en effet une litanie. C’est justement ce que j’appelais le côté théologique et religieux de l’économie. On veut vous convaincre que le marché c’est le paradis terrestre. Avant on vous disait: "Souffre maintenant et tu gagneras la vie éternelle." Aujourd’hui, on vous dit: "Souffre et tu gagneras le paradis économique." En outre, tous ceux qui disent cela connaissent mal l'économie financière, très complexe. Ils avancent des idées très générales, du niveau du café du commerce. Enoncer que "la pression sur les salariés fait que les entreprises sont plus compétitives", que "les salaires doivent être flexibles afin que les gens ne soient pas paresseux", ce n’est pas de l’économie. C’est de la morale. Et la plus épaisse et la plus réactionnaire qui soit! C’est le retour à l’esprit victorien, Dire que le RMIste est responsable de son sort, que le chômeur l’est par sa faute et que si on lui donne de l’argent il ne va pas chercher du travail, ce n’est pas de l’économie. C’est la morale la plus vieille, la plus éculée, la plus moche qui existe! C’est dire "malheur aux vaincus" et mépriser les gens qui ont chuté pour une raison ou pour une autre. C’est la doctrine qu’on entend depuis trente ans mais c’est une vieille histoire. Elle nous renvoie au XIXe siècle.

"LA TARTUFFERIE" DES FONDS DE PENSION"

FO Hebdo: Les religions exploitent également la peur: de la mort, de l‘enfer, du péché...

BM: L’économie telle qu’elle est expliquée à la radio est fondée sur la peur. Elle vise à terroriser les gens. Par le discours d’expert: "Tu n’y comprends rien, laisse-moi agir, moi qui comprends. " Par la terreur directe: "Tu n’es pas flexible, tu n’auras pas de travail!" Regardez l’histoire des retraites. On planifie la panique. Les assurances privées en ont assez de voir que l’argent de la Sécurité sociale et des caisses publiques leur passe sous le nez. C’est humain. 2 400 milliards de francs leur passent sous le nez! Elles ont envie d’y mettre les mains. Alors elles vous racontent que la Sécurité sociale est inefficace, que vous n’aurez pas de retraite.

FO Hebdo: Et ce n'est pas vrai?

BM: Evidemment! c'est complètement faux! On peut très bien continuer à payer les retraites par répartition. Les fonds de pension ne sont qu'une tartuferie pour permettre au loup d’entrer dans la bergerie, autrement dit pour permettre aux assureurs de rentrer dans la Sécurité sociale.

FO Hebdo: Et l’actionnariat salarial? BM: C’est rouler les salariés dans la farine. On se moque d’eux. M. Messier, PDG de Vivendi, va donner quatre actions à ses salariés et en prendre deux mille! Et même si ceux-ci gagnent un peu d’argent une année, rien n’indique qu’il en sera de même l’année suivante. Ça n’est pas un salaire garanti.

FO Hebdo: Ce retour au XIXe siècle, ce retour du libéralisme comme théorie dominante doit bien profiter à certains?

BM: À partir du moment où on décide que l’inflation doit être combattue, que le chômage doit servir de stabilisateur à l’économie, celle-ci bascule en économie de rentiers. Le rentier devient le personnage important. Il a les fonds, il n’est pas actif, il ne prend pas de risques et il les transfère à d’autres. En partie à l’entrepreneur qui, lui, les transfère aux salariés, Il y a trois personnages. Le rentier, M. Schweitzer (PDG de Renault), et ensuite le salarié. "Je veux 15% de rendement dit le premier au deuxième. Je vais me débrouiller répond celui-ci. Et il taille, il coupe, en se servant au passage. Dans ce système, la Bourse devient très importante. En même temps on essaye de faire croire que le salarié va disparaître et qu’il va se produire une espèce de fusion entre employeurs et salariés par le biais des stock-options et de l’actionnariat salarial.

"L'ÉTAT A UN RÔLE À JOUER"

FO Hebdo: Mais la Bourse, qui vole de record en record, ne finir-a-t-elle pas par s’effondrer?

BM: J’en suis certain.

FO Hebdo: Mais vous avez dit qu’on ne peut pas prévoir!

BM: J’en suis certain. On a une machine qui est folle, il faudra bien qu’un jour elle s’arrête.

FO Hebdo: Un cataclysme du genre de celui qui s ‘est produit en 1929 vous semble-t-i lpossible?

BM: Je ne peux pas vous dire quand, mais c’est tout à fait probable.

FO Hebdo: Que peut-on faire?

BM: D’une manière générale, l’économie doit être soumise. Il faut, par exemple, un secteur public très fort, très préservé, très protégé.

FO Hebdo: Cela ne suppose-t-il pas que l’État joue un rôle?
 
BM: Oui. L’État a un rôle à jouer. Très fort. Il prend la moitié des revenus. À peu près 50% du produit national passe par ses caisses et en ressort. Il faut redéfinir cette redistribution. L’État n’est pas là pour financer les entreprises, pour faire toujours tout pour elles: leur distribuer des subventions, etc. Il est là pour aplanir les inégalités, faire en sorte que l’impôt soit juste. Il doit contrôler l’argent. C’est le nerf de l’économie! Alors qu’on avait mis près de cent cinquante ans à contrôler la Banque de France, créée en 1800 et nationalisée à la Libération, on a ouvert la boîte de Pandore en acceptant la Banque centrale européenne qui va dans le sens de l’économie rentière. Du coup, 1’Etat n’a plus le droit de financer le déficit budgétaire par la création monétaire. Il ne faut pas laisser M. Trichet dire "Oh! lala! il va y avoir de l’inflation) et augmenter le taux d’intérêt, donc le taux de profit.

FO Hebdo: Est-ce possible?
 
BM: Ma réponse est oui. La France peut-elle le faire seule? Oui. On nous dit toujours que ce n’est pas possible, qu’il y a l’Europe, le monde, la galaxie.. . Ce n’est qu’une question de choix politiques et de courage.

*"Ah, Dieu, que la guerre économique est jolie". En collaboration avec Philippe Labarde, chez Albin .Michel. Lettre ouverte aux gourous de l'économie qui nous prennent pour des imbéciles, chez Albin Michel

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