L’informaticien John
Mitchell se bat activement pour la semaine de 32 heures.
John Mitchell, 44 ans, informaticien
à la maire de Saint-Denis, en région parisienne, a été
l’inventeur et le premier militant de la semaine de quatre jours. Fondateur
du Mouvement 4x8 (quatre journées de huit heures), ce Français
d’origine écossaise se bat depuis douze ans pour convaincre de la
validité de sa formule.
Il envoie des lettres
très argumentées à tout ce que la France compte de
décideurs, participe à d’innombrables colloques sur la réduction
du temps de travail, il rédige des tracts, organise un samedi après-midi
sur deux des débats avec les passants dans le jardin de Tuileries
(côté Louvre).
Comment en êtes-vous venu à
défendre l’idée de la semaine de quatre-jours?
A l’époque, en 1984, le slogan
à la mode était celui des 35 h. Il se trouve que j’ai fait
des études de mathématiques appliquées. Je me suis
rendu compte qu’une réduction progressive à 38, puis 37 ou
35 h, ne créerait pas beaucoup d’emplois. Les entreprises peuvent
faire des gains de productivité qui leur évitent d’embaucher.
Mais, avec la semaine de quatre jours, il faut augmenter les effectifs.
J’ait eu beaucoup de mal à imposer cette idée.
Le projet du gouvernement Jospin de
passage aux 35 heures ne vous satisfait donc pas?
Non. Il ne créera pas beaucoup
d’emplois et surtout il va bloquer toute réduction supplémentaire
du temps de travail. Le passage à la semaine de quatre jours va
être saboté. Même si le gouvernement décidait
d’accorder les 32 heures, ça ne suffirait pas. Ce qui compte avant
tout, c’est que ça se fasse sur quatre jours. C’est la raison pour
laquelle je ne suis pas d’accord avec le projet de Pierre Larrouturou.
Il propose un système à la carte, où on peut utiliser
la réduction du temps de travail pour prendre une année sabbatique
par exemple. Les 32 h ne doivent pas être 32 h en moyenne sur l’année:
il faut que ce soit 32 heures en quatre jours sur la semaine. Sinon, ça
ne marche pas.
Dans votre formule, est-ce que les
salariés perdent de l’argent en passant à la semaine de quatre
jours?
Les salaires ne doivent pas diminuer,
au moins jusqu’à trois fois le Smic.
On entend d’ici les patrons hurler...
Je suis réaliste. Il y aura un
problème de coût du travail. Mais il existe déjà.
Depuis des années, les entreprises replacent les hommes par des
machines. Pour enrayer le mouvement, il faut mettre en place une cotisation
sociale sur les robots, les ordinateurs et les systèmes experts:
une cotisation “ROSE”.
Ainsi, les charges qui pèsent sur les hommes seront transférées
sur les machines. Le principe, ce sera: “Même travail, même
cotisation”. Prenez un exemple: à la gare Saint-Lazare, à
Paris, vous avez 36 billetteries automatiques. Ce sont autant de guichetiers
en moins. Si les patrons doivent payer des cotisations sur les machines,
ils préféreront garder des salariés.
Mais, globalement, le coût du
travail va quand même augmenter pour les entreprises. Elles vont
menacer de délocaliser la production...
Depuis deux cents ans, les patrons nous
servent le même argument. Il n’est pas valable. Les échanges
de biens se font à 75% au sein de l’Union européenne, où
le coût du travail est sensiblement le même qu’en France. Les
industriels ont râlé quand au XIXe siècle, le travail
des enfants a été interdit. A l’époque, ils ont expliqué
que cela les obligerait à délocaliser. On voit bien, à
l’inverse, que cela a permis de faire grimper le niveau de formation: on
a fabriquer plus d’ingénieurs. Au total, c’est une réussite
économique. La ville de Bruxelles nous montre le chemin à
suivre: elle a imposé une cotisation de 160 francs français
par an sur les ordinateurs industriels. On peut aller plus loin: imposer
par exemple une cotisation de 5000f par an, afin de casser la préférence
des patrons pour les machines.
Donc, selon vous, la semaine de quatre
jours n’aboutirait pas à handicaper les entreprises françaises?
Au contraire. Ce serait un moyen fort
pour relancer l’activité. Imaginez les répercussions sur
le tourisme ou les activités de loisirs: tout cela ferait travailler
des dizaines de milliers de personnes en plus. On pourra enfin s’occuper
de ses enfants. C’est un chois de société.
Recueilli par Olivier Costemalle
Libération
22 septembre 1997