Le déchireur de la Constitution en appel
Sébastien Schifres plaidait «l'action symbolique». ...retour

«Comment un tel document pouvait-il traîner comme ça, sur un buffet, et même pas sous vitre?»
Sébastien Schifres, étudiant

Le 30 juin 1998, une centaine de chômeurs investissent le Conseil constitutionnel. Leur mot d'ordre: l'application de la Constitution, qui prévoit des «moyens convenables d'existence» pour tous. Dans l'agitation, le groupe s'introduit dans le bureau de Roland Dumas. Parmi eux, Sébastien Schifres, 25 ans. Qui se cale illico dans le fauteuil du maître des lieux d'alors et se lance dans ce qu'il appelle une «action symbolique». Grand, une longue mèche noire sur le crâne rasé, l'étudiant s'empare d'un document de 25 feuillets, avec ruban tricolore et sceau de la République. A l'encre rouge, il écrit: «La dictature capitaliste est abolie. Le prolétariat décrète l'anarchie et le communisme.» Puis déchire le document. Sébastien Schifres vient de mettre en miettes un des dix exemplaires originaux de la Constitution de 1958.

Quelques mois plus tard, la 23e chambre correctionnelle du tribunal de grande instance de Paris le condamne à six mois de prison avec sursis, pour dégradation grave. Mais Sébastien Schifres est du genre entêté. Il décide de faire appel. Et, hier, devant la 13e chambre de la cour d'appel, rebelote. Le même se présente pareillement devant ses juges, tout de noir vêtu. Dans la salle, comme le 8 septembre dernier, ses camarades font bloc. Une présence que le président Guilbaud n'a pas l'air de goûter. Surtout que, d'emblée, l'un d'eux lève le poing. Réaction du magistrat: «Si vous êtes là pour faire le guignol, vous pouvez sortir tout de suite, je vous le dis.» Message capté et flottement dans la salle.

Interruptions. Pour Schifres, c'est sûr, l'audience commence mal. Surtout qu'il a du mal à exposer son point de vue. Il aimerait bien dire qu'il «doute du caractère original» du document qu'il a déchiré, parce qu'il ne «comprend pas bien comment un tel document pouvait traîner comme ça, sur un buffet, et même pas sous vitre»; dire aussi, plus mollement, qu'«étudiant en histoire», il se voit mal s'en prendre à un «original historique» quel qu'il soit; dire enfin qu'il veut bien être jugé pour «dégradation simple» plutôt que «grave»; mais le président l'interrompt sans cesse: «Est-ce qu'il faut parler du sexe des anges devant vos camarades?» En clair: qu'importe la nature du document, c'est le geste qui compte. La destruction («on ne vous demande pas de vous agenouiller devant la Constitution, mais de ne pas la déchirer»), mais aussi l'irruption dans les locaux du Conseil «sans y être invité».

Maintenant, c'est l'avocat général qui se lève, lui aussi semble passablement étranger à tout ça. Comme le président, il veut bien reconnaître à Schifres son «droit de ne pas apprécier la Ve République», mais c'est pour lui demander de «trouver d'autres moyens pour le dire». Il lui reproche surtout d'avoir voulu commettre un «acte symbolique» en déchirant la Constitution, tout en arguant que «ce papier n'avait pas de valeur».

«Le contenu». Pas si vite, rétorque Irène Terrel, son avocate. Pour elle, c'est tout au contraire «le contenu du document qui était visé, pas le support». Et Irène Terrel de mêler la «force des symboles» avec l'actualité récente. Du saccage du bureau de Dominique Voynet par des agriculteurs le 8 février (sans incidence judiciaire, pour l'instant) en passant, implicitement, par l'affaire Dumas, elle évoque encore le procès du sang contaminé: «Certains de nos plus hauts dirigeants sont condamnés avec dispense de peine. Et Sébastien Schifres est condamné à six mois avec sursis. Or, chacun doit être égal devant la loi.»

Tragi-comiques. Un rappel qui fait écho aux communiqués tragi-comiques, publiés ces derniers jours par différentes organisations anarchistes en faveur de Schifres. Comme celui-là, qui s'interrogeait: «Qui va tomber, Sébastien ou Roland Dumas? Lequel des deux est le "Constitution killer"?» Ou, celui-ci, intitulé «Ne tolérons pas la subversion», qui demandait à la justice de «prendre des sanctions exemplaires contre les fauteurs de troubles» comme Schifres, plutôt que de s'attaquer à des ministres ou, même, au «sommet de l'Etat»... L'avocat général tranche: «Ces références à l'actualité semblent assez malvenues.» L'audience a duré une demi-heure, à peine. Décision le 26 mai.

Par DAVID DUFRESNE
Libération jeudi 25 mars 1999
(texte saisie pour web par "ERIC" <educoing@club-internet.fr>)

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